• Christophe Jivraj  :  '1,5-1,5' 10/02/26 → 10/04/03
  • 10/02/26 → 10/04/03
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  • Vernissage le vendredi 26 février, de 17h00 à 21h00
  • Rencontre avec l’artiste le mercredi 3 mars à 17h30
1,5–1,5 ou le « corps » en question

par Pablo Rodriguez

Dans ce nouveau corpus d’œuvres, Christophe Jivraj propose sept récents portraits photographiques, en couleurs et de grandes dimensions, un portrait plus ancien et deux vidéos. Tout au long, Jivraj fait appel aux codes du documentaire social et du portrait intimiste pour dépeindre un groupe d’adultes avec de graves handicaps physiques auprès desquels il a œuvré au cours des cinq dernières années, d’abord comme soignant puis comme artiste. L’exposition porte sur trois modèles, Frank, Nadia et Fotis, qui sont, sur la plupart des images, partiellement dévêtus ou complètement nus, et étendus sur leurs lits dans des poses lascives. Ici, l’appareil photo de Jivraj est placé près du sol et du lit, la partie inférieure du cadre étant ainsi occupée par des draps à motifs, ce qui a pour effet de nous maintenir à l’écart de la scène, comme sur un seuil. Des détails du décor de la pièce – photos, étagère encombrée, mur vide – ressortent à l’arrière-plan. Ces détails contribuent à situer le modèle (tantôt formellement, tantôt narrativement) dans notre esprit, reliant ainsi le projet de Jivraj à la tradition historique du portrait honorifique. De manière générale, ce type de portrait est utilisé pour donner une identité stable (et socialement distinguée) au sujet portraituré. 1,5–1,5 ne reprend pas ce geste au hasard ; il l’utilise plutôt pour créer un temps et un espace dans lesquels les modèles peuvent redéployer, à la fois par eux-mêmes et en collaboration avec le photographe, des idées reçues sur l’identité.

Les deux vidéos de Jivraj mettent en lumière cette dimension critique. Fascinants en soi, ces documents peuvent également servir de vignettes aux photographies. En fait, elles ancrent les images dans un contexte précis et spécifiquement relationnel. Document, par exemple, présente des moments ordinaires dans la vie des modèles en parallèle avec des séquences filmées durant les séances de portrait. L’atmosphère est empreinte de sincérité et d’humour. Giota, une entrevue vidéo menée dans une petite pièce fermée, est comparativement plus lente, son rythme faisant émerger les thèmes de la mémoire personnelle et de la communication, surtout quand il est question de l’expérience et de l’engagement de Giota dans les projets de Jivraj.

Au cours des dernières décennies, les historiens de l’art et de la culture ont démontré de manière convaincante comment le corps a grandement été « réprimé » dans l’histoire du discours esthétique : l’éthique moderniste du désintéressement en est un exemple parmi d’autres. Cependant, toute affirmation de l’« incarnation » comme concept risque de s’effondrer si elle n’est pas enracinée dans la singularité de l’expérience individuelle. Comme Carol A. Breckenridge et Candace Vogler le signalent, les penseurs de la démocratie libérale ont souvent tenu pour acquis que le sujet idéal était par défaut un sujet physiquement apte. À rebours de cette présomption, Breckenridge et Vogler, en accord avec d’autres théoriciens des « disability studies », avancent qu’on devrait poser autrement la question du corps handicapé. Elles écrivent ce qui suit : « On doit se demander à quoi ressemblerait la justice si nous supposions que tous les gens ici sont à leur place […]. Un premier pas dans la bonne direction serait d’imaginer différentes collectivités – par exemple, une personne handicapée et ses soignants – comme étant chacune une porteuse de droits, plutôt que d’identifier simplement tous les membres individuels d’une collectivité comme étant porteurs de droits. » En communiquant la nature irrémédiablement collaborative de cette situation, l’œuvre de Jivraj peut, à mon avis, nous convaincre de participer activement à cette entreprise.

Donc, en tant qu’ensemble matériel, 1,5–1,5 présente l’identité, la corporalité et la sexualité, non pas comme des états individuels et stables, c’est-à-dire quelque chose qu’on a ou qu’on revendique, mais comme autant de conjugaisons et de résultats photographiques. Cette dynamique contribue à multiplier les objectifs visés par l’œuvre. D’une part, 1,5–1,5 fait connaître le désir de ses modèles de se voir et d’être vus sexuellement par les autres. D’autre part cependant, l’œuvre montre une relation précise dans laquelle Jivraj est en dialogue avec ses modèles. C’est ici, dans cette relation, que le projet de Jivraj peut sembler le plus problématique. C’est également ici qu’il s’avère le plus productif. Cela résulte du fait que 1,5–1,5 génère des formes de sexualité qui demandent à être nommées et prises en compte, mais qui ne peuvent être pensées qu’à la lumière de ce que signifient être une collectivité et la composer. Finalement, il ne s’agit pas d’un geste honorifique, mais de son contraire : l’œuvre de Jivraj ne renonce pas à l’idée du soi autant qu’elle lui ouvre de nouvelles avenues.



Notes et références

Entre 2004 et 2007 Jivraj a travaillé comme soignant à C.A.R.E. (Centre d’activités recréatives et éducatives,) un centre d’accueil dans la région de Montréal qui offre aux adultes souffrant d’un handicap sévère un éventail d’activités récréatives et éducatives.

Jones, Amelia. « Body », Critical Terms for Art History, 2e édition, Robert S. Nelson et Richard Shiff, dir., Chicago et London : University of Chicago Press, 2003, 252-255.

Breckenridge, Carol A. et Candace Vogler, The Critical Limits of Embodiment: Disability’s Criticism, Public Culture 13, 2001, 356.


Biographie

Pablo Rodriguez est un écrivain et étudiant vivant à Montréal. Diplomé de Université McGill en “English / Cultural Studies” (B.A.) et de l’Université Concordia (B.F.A., Photography), Pablo a publié des critiques d’expositions et des livres dans les revues Parachute, revue d’art contemporain et Canadian Art. En 2008, il a participé à l’atelier de collaboration Àpart!, organisé à Skol dans le cadre de la programmation Skool. Candidat à la maîtrise en histoire de l’art à l’Université Concordia depuis 2009, Pablo travaille présentement sur la relation entre la photographie, le sens et la performance dans l’art contemporain.

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