• Colin Lyons  :  Fitzgerald Rig 09/10/09 → 09/11/14
  • 09/10/09 → 09/11/14
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  • Vernissage le vendredi 9 oct., 17h à 21h
  • Rencontre avec l'artiste le mercredi 14 octobre, de 17h30 à 19h00
Colin Lyons : Fitzgerald Rig

par Chris Lloyd

Colin Lyons a grandi à Petrolia, une ville ontarienne comptant à peine plus de cinq mille âmes, mais qui a pourtant déjà été au cœur de l’industrie pétrolière mondiale. La ville a vu s’élever les premiers puits de pétrole en Amérique du Nord et a connu des booms pétroliers en 1898 et en 1938. Les fondateurs des champs de pétrole de Petrolia – qu’on appelait « Hard Oilers » – ont utilisé leur expertise pour enseigner leurs méthodes d’accès au pétrole à travers le monde, y compris au Moyen-Orient, lançant ainsi l’industrie pétrolière moderne. Cette ville naguère trépidante est tombée dans l’oubli, même si l’on a bien tenté de ressusciter son passé glorieux, comme en témoigne l’initiative de Petrolia Discovery, un musée vivant avec champs de pétrole en opération. On peut y voir la « Fitzgerald Rig », aujourd’hui encore la plus grande tour de forage au monde. Elle pompe du pétrole de manière continue depuis 1903, bien que sa production en soit réduite aujourd’hui à un baril par jour à peine, c’est-à-dire juste ce qu’il faut pour faire fonctionner le musée.

Dans un geste d’hommage, Lyons a créé sa propre tour Fitzgerald, faisant ainsi de l’histoire de sa ville natale le moteur d’une série unique de sculptures-gravures. Ces sculptures cinétiques attirent l’attention non seulement sur l’industrie et les ressources renouvelables, mais aussi sur les différences intrinsèques entre mémoire et histoire. Puisant à la fois dans l’histoire de la gravure et dans le cycle en dents de scie des villes industrielles, la série fusionne processus et contenu pour créer sa propre machine à mouvement perpétuel.

Travaillant à partir de photographies et de ses propres souvenirs du musée Petrolia Discovery, où il a travaillé quand il était étudiant, Lyons a reconstruit la tour Fitzgerald, allant des câbles de vissage jusqu’à l’énorme tambour de forage. Chaque élément est traité comme une gravure, les tirages étant par la suite découpés et pliés pour produire des formes sculpturales. Et, bien que la tradition souligne depuis longtemps l’importance du multiple en gravure, Lyons réinterprète cette fonction élémentaire en accentuant le rôle de la plaque à graver. Sa Fitzgerald Rig commence à pomper quand les plaques à graver sont trempées dans un bain acide, la réaction chimique qui en résulte servant de batterie. Ainsi, les plaques qui créent les gravures font également fonctionner les sculptures cinétiques, mais leur inévitable décomposition annonce aussi la fin des tirages.

Le travail de Lyons crée une ambivalence entre histoire et mémoire, surtout dans le cas d’une ancienne ville champignon. La tour à forage solitaire, pompant encore du pétrole mais que pour elle-même, est non seulement la réincarnation physique de la mémoire, d’une soi-disant histoire vivante, mais aussi un rappel austère des fondations mêmes de notre civilisation actuelle. Alors que le ton monte dans les discussions entourant le pic pétrolier mondial et les conséquences de l’épuisement des réserves de pétrole sur l’économie mondiale – sans parler de notre écologie –, la tour continue à pomper, inconsciente de son propre rôle dans l’histoire du monde.

Pierre Nora est d’avis que la mémoire et l’histoire sont fondamentalement opposées : « La mémoire est la vie, toujours portée par des groupes vivants et, à ce titre, elle est en évolution permanente, ouverte à la dialectique du souvenir et de l’amnésie, inconsciente de ses déformations successives, vulnérable à toutes les utilisations et manipulations. […] L’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus.1 » On pourrait donc considérer la tour de forage de Lyons comme une exploration de cette fonction de l’art consistant à préserver la mémoire.

Bien que la Fitzgerald Rig ait été préservée comme un mémorial fonctionnel soulignant une époque célébrée, elle opère hors du temps, dans un vacuum, elle est réduite aux raclures et nie, en fait, la force vivante de la mémoire. La réinterprétation et la transformation de l’original en œuvre d’art entrent dans le sillage magique de la mémoire. Cet espace de réflexion récemment ouvert peut nous aider à voir les processus industriels d’un point de vue nouveau, qui augure plutôt mal. Si le mouvement lent, méditatif, du champ de pétrole en papier peut nous apaiser et nous faire croire en un mouvement perpétuel, cette source de pouvoir qui s’épuise lentement ébranle nos convictions sur la stabilité et révèle que la nature est, en soi, temporaire.


1 Pierre Nora (dir.), Les Lieux de Mémoire, Paris, Gallimard, 1984, p. 20.

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